Donnerstag, 24. März 2016

« Il est naïf de penser que seules les directions de partis peuvent faire évoluer le débat vers plus d’Europe » : Une interview avec Gabriel Richard-Molard

PPE, PSE, ALDE et les autres : Les partis européens (pour une liste complète, voir ici) pourraient être la clé d’une démocratie représentative au niveau européen, mais jusqu’à présent, ils ne sont guère présents dans le débat public. Quel rôle devraient-ils jouer dans l’UE à l’avenir, et qu’est-ce qui est nécessaire pour atteindre cet objectif ? Dans une série d’articles invités, des représentants de la politique et de la science répondent ici à cette question. Aujourd’hui : Gabriel Richard-Molard. (Au début de la série).


Gabriel Richard-Molard.
D(e)F : Vous êtes l’un des fondateurs des « militants du PSE » (PES activists), une organisation de base du Parti Socialiste Européen, et le porte-parole de sa section allemande. Qui sont les « militants du PSE » ? Quelle était la motivation pour les créer et quelle est sa fonction dans le PSE aujourd’hui ?

Gabriel Richard-Molard : Les militants du PSE ont été fondés en 2005 suite au congrès de Madrid et à l’initiative alors de Philip Cordery, secrétaire général du PSE, et de Poul Nyrup Rasmussen, alors président du PSE. L’idée développée par ces deux socialistes était de créer rien de moins qu’une nouvelle génération de militants socialistes qui ne soient plus intégralement dans le schéma politique national traditionnel mais bien des militants européens avant toute chose, dévoués à la cause européenne et surtout vecteurs d’une européanisation des partis nationaux, membres du PSE.

Avec le recul, je suis convaincu de la justesse et de la pertinence de l’initiative. Les Partis membres du PSE ne peuvent évoluer par le haut avec une direction qui serait soudainement extrêmement pro-européenne et donc prête à tout bouleverser pour prendre le chemin de l’intégration politique européenne. Un parti national est élu par des citoyens des États-membres et non par ceux du pays d’à coté.

De fait, il est naïf de penser que seules les directions de partis peuvent faire évoluer le débat vers plus d’Europe dans les États-membres. Non, en fait, un parti est influencé par ses militants qui sont les mandataires politiques de demain. Ce sont ces militants que le mouvement des militants du PSE veut toucher. En leur montrant que nos thématiques socialistes traditionnelles sont intimement imbriquées dans notre capacité collective en Europe de faire avancer une politique sociale, nous créons une base militante pro-européenne qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Bilan mitigé

Le bilan que nous devons tirer après 10 ans d’existence de ce mouvement est mitigé. Cela pour plusieurs raisons. Deux m’apparaissent comme les plus évidentes. La première est la réticence des militants à s’engager dans un mouvement uniquement tourné vers l’Europe. Pour beaucoup, la politique reste locale avant d’être nationale et européenne. Ceci explique que les structures locales du PSE restent encore relativement confidentielles.

La seconde raison est la réticence des Partis nationaux mais également du PSE lui-même à trop « indépendentiser » le mouvement des militants du PSE. Ce mouvement en effet n’a pas statutairement vocation à devenir une force politique à part entière (soit un autre parti). Il doit rester lié au PSE mais surtout aux partis membres puisque chaque militant du PSE doit être d’abord un militant d’un parti national. Ce lien fort avec le fait d’être membre d’un parti national limite considérablement l’action des militants du PSE qui restent assujettis à la volonté des partis membres du PSE au sein de son directoire.

Apporter des solutions sociales à l’échelle continentale

La troisième raison est le manque de militants. Nos partis sociaux-démocrates et socialistes traversent une crise de confiance considérable. Les messages traditionnels vers la classe moyenne et pauvre ne passent plus aussi bien que par le passé car vraisemblablement la social-démocratie n’a pas réussi à saisir les aspirations sociales de ces populations. En laissant le champ libre, non pas par choix mais plutôt par impuissance collective, nous avons laissé spécifiquement la thématique européenne devenir l’avatar de toute la peur concentrée autour de la globalisation et de ses conséquences sociales terribles.

La génération des baby-boomers politisés ayant vécu l’Europe comme une clé majeur de compréhension et d’action pour le monde et pour le continent est en train de se retirer de la vie politique. La génération suivante et la mienne n’ont plus cette flamme européenne. Elle n’est pas morte pour autant mais doit être ravivée et surtout l’on doit lui trouver du carburant. Ce carburant, c’est clairement les solutions sociales à l’échelle continentale que nous pouvons apporter.

Les militants, aiguillon politique auprès des leaders du parti

C’est notre rôle au sein du PSE où nos militants de tous les États-membres de l’Union continuent de jouer un rôle important d’aiguillon politique auprès des leaders du parti et des partis nationaux. Nous sommes ceux également qui font les campagnes européennes et de ce fait agissons comme les « meinungsbilder » européens au sein de nos partis nationaux. Cela n’est cependant pas assez et nous nous battons maintenant depuis quelques années avec la présidence du Parti pour pouvoir obtenir des droits de vote aux différents congrès. En effet, les militants n’ont toujours pas le droit de voter le programme du Parti, ce qui est laissé aux partis membres. Cette situation est démocratiquement très discutable et ce d’autant plus que le mouvement des militants du PSE est en expansion.

C’est le cas notamment en Allemagne où nos 30 groupes locaux regroupent plusieurs centaines de militants. Notre action est localement d’animer le débat européen mais aussi de servir d’aiguillon à la direction du Parti sur les sujets européens. Notre principale revendication est par exemple que la SPD crée un groupe de travail Europe officiel et ouvert aux militants afin que nous puissions ouvertement échanger et parler d’Europe. On peut effectivement s’étonner qu’à coté des très nombreuses AG et AK que la SPD ait en son sein, aucun groupe de réflexion public sur l’Europe n’existe. C’est notre combat. Faire de l’Europe un sujet transversal, compréhensible et assimilable par toutes et tous est notre raison d’exister au sein de la SPD et bien sûr du PSE. 

Le PSE n’est pas comparable à un parti national

D(e)F : Vous avez mentionné que les militants du PSE demandent un droit de vote aux congrès du parti. En effet, c’est un problème qui n’affecte pas seulement le PSE, mais d’une manière ou d’une autre tous les partis européens : bien qu’ils aient réussi de connecter les dirigeants des différents partis nationaux, les simples membres du parti n’ont presque pas de place au niveau européen. Selon vous, qu’est-ce qu’on peut faire pour mieux impliquer les bases dans les décisions du parti ?

Richard-Molard : Pour répondre à cette question, il faut redéfinir de quoi nous parlons et comment nous en parlons. En effet, nous parlons ici d’une organisation qui regroupe des Partis-membres et dont les militants ne le sont qu’uniquement du fait de leur prime appartenance à un mouvement politique au niveau national. Bien qu’il s’appelle Parti, le Parti Socialiste Européen n’est aucunement comparable à un parti national. En effet, dans un parti classique, ses membres sont des personnes privés exerçant un droit politique qui est celui à titre individuel ou collectif de défendre des idées dans le cadre de motions ou de regroupements.

Les membres du PSE sont d’abord les partis membres qui exercent leurs droits au sein de la présidence du PSE et qui par leurs actions et leurs revendications infléchissent la direction du Parti dans un sens ou l’autre. Ceci est le constat quasiment institutionnel que l’on peut dresser. Il est pour des fédéralistes ou à tout le moins des supporters de l’intégration politique européenne, notoirement insuffisant, voire complètement décourageant au regard des objectifs de cette intégration européenne.

Une machine politique qui ne peut plus être arrêtée

Il faut néanmoins considérablement tempérer ce constat un peu dur, pour bien considérer que le PSE du fait de la création du mouvement des militants du PSE est le seul mouvement pan-Européen qui a officiellement engagé et soutenu un mouvement militant transeuropéen. Ni les verts pourtant si européens, ni aucun autre parti, ne peut se réclamer d’avoir autant de militants répartis sur l’ensemble du territoire de l’Union. Ces derniers néanmoins, même s’ils sont nombreux, ne sont pas les uniques militants du PSE, ils le sont par procuration, du fait de l’appartenance de leur parti au PSE.

Cet état est transitoire et est assurément frustrant pour ces militants du PSE qui toujours plus nombreux voient et vivent politiquement la nécessité de projeter l’action politique du local à l’européen sans passer par le national. Le PSE en 2005 en créant les militants à lancé une machine politique dont la locomotive (qui est représentée par les militants) ne peut plus être arrêtée.

Un droit de vote au sein de la direction du PSE

Notre revendication qui est celle d’obtenir un droit de vote au sein de la direction du PSE est dans ce contexte complètement légitime et logique. Elle pose néanmoins des questions structurelles et institutionnelles importantes. Si cela devait être possible, le mouvement des militants du PSE devrait se découpler de l’obligation d’être militant d’un parti membre du PSE et de ce fait le parti perdrait un lien important avec les organes qui dans l’étape actuelle de la construction politique européenne le font vivre.

Nous devons donc envisager de créer un mécanisme transitoire qui permette aux militants actuels d’élire leurs instances dirigeantes et ainsi de pouvoir se faire représenter à la présidence et pendant les congrès du PSE. Cela évitera l’écueil d’une indépendantisation politique nécessaire mais prématurée compte tenu de l’absence relative de conscience politique européenne. Cette conscience existe, est faible et doit continuer à se développer, nous, les militants du PSE, sommes les principaux artisans de ce mouvement.

L’Europe politique en est à ses balbutiements

D(e)F : Au fil du temps, le PSE (comme les autres partis européens) a réussi à développer des programmes politiques toujours plus substantiels. Néanmoins, dans les moments les plus critiques, il semble de manquer encore de l’unité. Par exemple, dans la crise grecque de l’année passée, Sigmar Gabriel, contrairement à la plupart du PSE, ne voulait pas exclure la possibilité d’un « Grexit ». Et dans la crise des réfugiés actuelle, les gouvernements social-démocrates de la Slovaquie et la République tchèque sont entre les plus réticents à une solution solidaire européenne.

Il est clair que ces cavaliers seuls répondent surtout à des considérations nationales, et c’est compréhensible, parce qu’ils sont élus par ses citoyens nationaux. Mais au même temps ils compliquent aussi une solution efficace européenne, ce qui peut favoriser les partis eurosceptiques et nuire aux partis socialistes dans les autres pays. Partagez-vous ce diagnostic ? Et si c’est le cas, ça veut dire que la direction du PSE devrait avoir plus de pouvoirs pour imposer des positions communes aux partis-membres nationaux ?

Richard-Molard : Le Parti Socialiste Européen est une alliance de partis. Comme je l’écrivais précédemment, nous ne sommes malheureusement pas à l’heure actuelle dans une étape de l’intégration politique européenne où des partis, animés et alimentés par des citoyens européens, indépendamment de leur nationalité agissent. L’Europe politique en est à ses balbutiements et le PSE malgré cela est en pointe. Car il s’agit du seul parti avec un embryon de conscience pan-Européenne, c’est par exemple celui qui a très largement soutenu, dans une campagne pan-Européenne, l’initiative de l’UEF du Spitzenkandidat avec le projet « Who is your candidate ? », mais également et bien sûr avec la création officielle du mouvement des militants du PSE qui préfigure et précède les futurs grands mouvements politiques paneuropéens que nous connaîtrons, espérons-le dans quelques décennies. 

La division du parti naît de la manque de compétences claires de l’UE

Sur la base de ce constat, il faut bien comprendre que les partis membres du PSE ont d’une part une culture politique différente les uns des autres et d’autre part évoluent dans un contexte politique qui reste national avant tout. Par voie de conséquence, des positions différenciés et parfois diamétralement opposées sont automatiques et viennent chahuter la cohésion au sein du PSE et du groupe socialiste au Parlement européen. Il n’y a pas de solution évidente pour contrer ces divisions qui existeront toujours tant que la question des compétences ne sera pas posée.

La division ne naît pas en effet tant de la difficulté du dialogue inter-culturel qui est une évidence mais plus du fait que pour une compétence donnée appartenant à moitié au niveau national et pour l’autre moitié au niveau européen, les politiques des États-membres vont instrumentaliser ces questions à des fins nationales. Tant que la responsabilité politique est partagée et donc inexistante, ces opinions divergentes existeront car elles permettent de se défausser de ses responsabilités.

Pas de coercition sur les partis nationaux

La coercition et le fait de donner plus de pouvoir au PSE afin que ce dernier puisse exclure ou inclure selon une ligne politique ne fait aucun sens. Premièrement car le PSE est une alliance de bonnes volontés et non une entité politique monolithique. Deuxièmement, cela ne servirait à rien car tant que les compétences européennes ne sont pas intégralement transférées au niveau européen, la question de la responsabilité restera posée et avec elle le fait que si le pouvoir n’est pas véritablement au niveau européen, alors le centre de gravité du pouvoir politique restera au niveau des états-membres. Troisièmement et enfin, notre famille politique et particulièrement celle-là, possède une réelle culture du dialogue et de la divergence d’opinion. Aller contre ces différences signifierait nier la source principale de notre richesse politique. 

Aucune position commune ne pourra être imposée tant que le centre de gravité politique du niveau supérieur ne sera pas au niveau européen. Amener ces pouvoirs à s’organiser de manière subsidiaire en laissant au niveau local décider de son avenir et au niveau européen prendre les décisions pour tous que lui seul peut prendre, voilà en tous cas le mouvement que les militants du PSE soutiennent. 

Le plus grand challenge politique de l’Histoire de l’humanité

D(e)F : Un jour viendra où les électeurs social-démocrates en Europe ne diront plus « Dans ces élections, j’ai voté pour la SPD, le PS, le Labour Party », mais : « … j’ai voté pour le PSE » ?

Richard-Molard : Si ce jour vient, c’est que nous aurons réussi le pari de l’Europe politique et donc de rentrer dans un système de type fédéral. J’espère que ce jour viendra car cela signifiera que nous aurons réussi à désamorcer nos égoïsmes nationaux et nos conservatismes. Cela signifiera au-delà de cela que nous avons réussi à créer un cadre institutionnel avec une répartition subsidiaire et juste des compétences. Cela signifiera enfin que nous aurions remporté le plus grand challenge politique de l’Histoire de l’humanité et qui serait d’avoir réussi à unifier des peuples différents au point de leur donner une représentation démocratique et fonctionnelle commune. Si nous en arrivons donc là, je n’aurais qu’une chose à dire : « Chapeau » !

Gabriel Richard-Molard est le coordinateur des militants du PSE pour l’Allemagne. Il est également en charge des questions européennes pour la Fédération du Parti Socialiste français à l’étranger. Il termine actuellement sa thèse de doctorat sur la coopération juridique intercommunale en contexte transfrontalier. Gabriel a travaillé au Bundestag, à l’Assemblée nationale et au Parlement européen.

Cette interview a été réalisée en février 2016 par e-mail.

Le futur des partis européens

1: Serienauftakt [DE]
2: Europäische Parteien: Von der Radnabe zum Netzwerk [DE] ● Reinhard Bütikofer
3: Europarties: up and growing or in decline? [DE / EN] ● Isabelle Hertner
4: On the Future Role of Europarties [DE / EN] ● Sir Graham Watson
5: Die europäischen Parteien als Verteidiger des europäischen Gemeinwohls [DE] ● Joseph Daul
6: Cocktail party or political party? On the future of the Pan-European parties [DE / EN] ● Julie Cantalou
7: « Il est naïf de penser que seules les directions de partis peuvent faire évoluer le débat vers plus d’Europe » [DE / FR] ● Gabriel Richard-Molard
8: Los partidos europeos y los límites y potenciales de Europa [DE / ES] ● Mar Garcia Sanz
9: Europarties – plentiful under-researched diamonds in the rough [DE / EN] ● Michael Kaeding et Niko Switek
10: Fédéraliser les partis d’une même famille politique [DE / FR] ● Pierre Jouvenat

Image: Gabriel Richard-Molard.

1 Kommentar:

  1. L'analyse de Gabriel Richard-Molard sur le militantisme pro-européen à travers le statut de membre individuel des partis politiques européens est pertinente dans l'état actuel de l'intégration européenne, d'une part, et de l'organisation des partis politiques, basée sur de simples affiliations, d'autre part. On peut cependant oser se placer dans une perspective à plus long terme. Dans un État fédéral (Suisse, Etats-Unis, Allemagne ...), un parti de la même famille politique est lui aussi organisé selon les principes du fédéralisme. C'est un seul et même parti disposant d'instances fédérales et de sections locales aux différents échelons territoriaux. C'est dans cette direction que doivent évoluer les partis politiques de l'UE, pour constituer ensemble un véritable système partisan transnational. Au sein d'un tel système, un militant adhère à une section locale d'un parti (proche du terrain, là où on attend du militant qu'il exerce son action), et cette adhésion lui confère ipso facto le statut de membre du parti sans égard à sa couverture géographique. C'est une approche bottom-up plutôt que top-down. Le statut de membre individuel d'un parti politique européen n'est donc qu'un pis-aller dans la situation actuelle. Il ne peut se justifier que pour « servir d'aiguillon » aux partis nationaux sur les sujets européens, comme relevé justement par Gabriel, mais cela ne doit être que du court ou moyen terme. La priorité première doit être l'européanisation des partis nationaux. Évidement, ceux-ci ne seront incités à donner une dimension européenne à leur action que lorsque les décisions politiques sur les questions de portée européenne seront effectivement prises au niveau européen. Mon commentaire n'est donc pas en contradiction avec l'excellente analyse de Gabriel. Il vise seulement à recentrer le propos sur l'objectif à long terme, et à relever le danger de certaines initiatives se réclamant de l' »européanisation » (y compris en matière de réforme électorale) qui conduisent à opposer partis européens et partis nationaux plutôt que de les fédérer.

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